La rue est notre maison

no picture Médecin, journaliste
Isaac Houngnigbe
Inscrit le 12 février 2017
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CP : Visin/Pixabay

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Nous sommes 120 millions dans le monde. Si on pouvait nous regrouper en un seul endroit, nous ferions deux fois la population de France. Notre statut transcende les continents. Il va au-delà des races, des couleurs de peau, des ethnies. En Afrique, nous sommes 30 millions. En France, nous atteignons les 3000. C’est énorme, n’est-ce pas ? Enfants de la rue, nous sommes. Les ruelles, les avenues et les boulevards peuvent mieux raconter nos histoires, aussi variables les unes que les autres. Chacun de nous a son histoire. Chacun de nous a un passé. Ce passé est souvent douloureux, empreint de beaucoup de meurtrissures. Orphelins de père et/ou de mère ; obligés de partir à cause d’un parent violent, alcoolique ou drogué ; obligés de quitter le domicile familial à cause du divorce des parents ; obligés de déserter par manque d’amour ou de soutien ; contraints de prendre très tôt son destin en main pour ne pas mourir de faim…Nos histoires ne sont pas les mêmes mais nous ramènent à un même sort : la rue.

Chaque jour, nous errons dans les rues. Pas d'éducation, ou rarement, selon le pays dans lequel nous avons été mis au monde, un véritable jeu de roulette russe. Mais dans tous les cas, la rue est notre maison. Notre seul « luxe », le sol ou les cartons humides, parfois, un sac de couchage. Notre seule routine, le douloureux vide au creux de nos estomacs. Seuls au milieu des déchets, des rats, de l'odeur âcre de l'urine, des bruits assourdissants de la ville. Au milieu des prédateurs, tous à l'aguet.

On dit souvent que l'enfance est définie par l'insouciance, la naïveté, la sensation que rien ni personne ne peut nous faire du mal. Mais c'est différent pour nous, les enfants de la rue. C’est une autre réalité pour nous, les enfants oubliés, les enfants voués à l'errance. Nous sommes des proies faciles. De jeunes âmes sans éducation, sans parents, sans famille. Nous sommes des êtres manipulables, à la merci des voleurs, des violeurs, des extrémistes ; à la merci des trafiquants. Nous devons apprendre la méfiance, la défense, l'indépendance et ce, très jeunes, trop jeunes. Chaque jour, l'un ou plusieurs d'entre nous se volatilisent ; voués à la prostitution, à l'esclavage ; enlevés par des barbares qui nous livrent à d'autres barbares ; livrés à une vie abominable quand notre propre vie n'a même pas encore commencé ; sans que personne ne remarque notre absence. Nous sommes des enfants condamnés dès notre naissance à mener une vie de souffrance et de sacrifices.

Nous n’aurions pas dû choisir la rue, dites-vous ? Comme si vivre dans la rue est la chose la plus agréable pour un enfant. Pendant que d’autres enfants vont à l’école, nous allons à l’école de la rue, une école où on vit au jour le jour, une école qui nous transforme en mendiant. A qui pouvons-nous nous confier ? Quelqu’un est-il là pour nous entendre ?

Heureusement, certaines oreilles prêtent attention à notre détresse. Certains font des efforts pour alléger notre souffrance. Certains cœurs restent encore sensibles à notre cause. Mais il reste à faire. Chaque 26 novembre, journée mondiale des enfants de la rue, tout le monde se rappelle de nous, du moins le temps des discours, des ateliers, des conférences avec leurs lots de bonnes intentions. Ces dernières ne prennent jamais corps. Notre habitat ne nous disqualifie pas de la jouissance des droits des enfants. Nous avons le droit à l’éducation. Nous voulons aussi aller à l’école. Nous avons le droit à une alimentation saine. Nous en avons besoin pour bien grandir. Nous avons le droit à la santé. Nous avons besoin de soins de qualité. Notre droit à un habitat adéquat doit être respecté. Nous avons droit à la non-discrimination. Nous ne voulons plus être maltraités ou mal vus. Ce sont nos droits. Nous les revendiquons avec force.

Avant de fermer les yeux sur nos droits, nos aspirations légitimes, essayez de répondre à ces questions qui empoisonnent nos vies : encore combien de temps cela va-t-il durer ? Encore combien d'enfants, livrés à eux-mêmes, condamnés par leur seule naissance ? Encore combien de vies ruinées, combien de talents broyés et jetés à l'oubli parce qu'ils n'ont pas eu la chance de naître dans le bon pays, dans la bonne famille ? Combien ? Nous sommes l’avenir, votre avenir, l’avenir de tous. Si vous abandonnez ces millions d'enfants voués à eux-mêmes, si vous ne les sortez pas de l'univers impitoyable des rues, vous nous condamnez, vous vous condamnez. Ces enfants peuvent en effet par leur absence d'éducation correcte être plongés dans l'extrémisme, et devenir un véritable danger. En reniant ces enfants, en refusant de reconnaître leur sort, vous reniez une partie de la société à laquelle eux aussi ont droit de participer. Ces enfants n'ont-ils pas autant le droit que les autres enfants de recevoir une éducation ? De se sentir en sécurité ? Un enfant reste un enfant. Vous avez le devoir de les protéger, de leur offrir l'opportunité de vivre leur vie la plus pleinement possible. Nous ne nous tairons plus. Vous ne devez pas non plus vous taire. Portez notre voix. Portez la voix des enfants de la rue.


Cet article est une production de Noémie Da Costa (France) et de Isaac HOUNGNIGBE (Bénin). Il s’agit d’une lettre ouverte aux dirigeants des pays du monde par rapport à la situation des enfants de la rue. Nous portons ici la voix de ces enfants sous forme de plaidoyer pour le respect de leurs droits. Nous avons décidé d’écrire sur ce sujet parce qu’il s’agit d’un phénomène mondial qui mérite qu’on s’y penche davantage.





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